Centre national d'information sur la violence dans la famille
Les conséquences de la violence faite aux enfants : Guide de référence à l’intention des professionnels de la santé
Notre mission est d’aider les Canadiens et les Canadiennes à maintenir et à améliorer leur état de santé. Santé Canada
Les conséquences de la violence faite aux enfants : Guide de référence à l’intention des professionnels de la santé préparé par Jeff Latimer pour l’Unité de la prévention de la violence familiale, Santé Canada
Les opinions exprimées dans ce rapport sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de Santé Canada.
Il est interdit de reproduire ce document à des fins commerciales, mais sa reproduction à d’autres fins est encouragée, à condition que la source soit citée.
On peut obtenir, sur demande, la présente publication en formats de substitution.
Pour obtenir plus de renseignements sur les questions de violence familiale, veuillez communiquer avec :
Le Centre national d’information sur la violence dans la famille Division des questions relatives à la santé Direction générale de la promotion et des programmes de la santé Santé Canada Indice de l’adresse : 1907D1 7e étage, immeuble Jeanne-Mance, Pré Tunney Ottawa (Ontario) K1A 1B4 CANADA Téléphone : 1-800-267-1291 ou (613) 957-2938 Télécopieur : (613) 941-8930 FaxLink : 1-888-267-1233 ou (613) 941-7285 ATME : 1-800-561-5643 ou (613) 952-6396 Page d’accueil sur Internet : http://www.phac-aspc.gc.ca/nc-cn
L’auteur tient à exprimer sa reconnaissance à l’Unité de la prévention de la violence familiale, Santé Canada, pour ses judicieux conseils et son expertise, et surtout à David Allen, pour la pertinence de sa vision. Il remercie spécialement les personnes suivantes qui ont mis leur temps et leur savoir-faire au service du texte et ont contribué à en faire un document plus exact et plus utile.
David Allen Unité de la prévention de la violence familiale Santé Canada
Joan Simpson Division du développement des politiques et de la coordination Santé Canada
Natacha Joubert Unité de la promotion de la santé mentale Santé Canada
Roy Hanes School of Social Work Carleton University
Sharon Nield Association des infirmières et infirmiers du Canada
Naomi I. Rae Grant Association des psychiatres du Canada
David Randall Association canadienne pour la santé mentale
Danièle Fréchette Psycho-sociologue spécialisée en violence conjugale, en rapports parents-enfants et en intervention en cas de violence dans la famille
Liette Lalonde Unité de la prévention de la violence Santé Canada
Gordon Phaneuf Division de la violence envers les enfants Santé Canada
Carol Cumming-Speirs École de service social Université McGill
Joan Durrant Département d’études familiales Université du Manitoba
Cathy Younger-Lewis Association médicale canadienne
Anne Mason Institut Vanier de la famille
Maureen Kraemer Association canadienne des travailleurs sociaux
John Service Association canadienne de psychologie
0.2. Introduction
Depuis quelques années, la question de l’enfance maltraitée et négligée suscite un intérêt grandissant.
Les recherches révèlent que, chaque jour, un nombre important d’enfants sont exposés à de la violence et à de la négligence graves, qui entraînent des problèmes physiques et psychologiques ainsi que de lourdes conséquences à long terme. Les chercheurs ne cessent de se pencher sur la diversité des répercussions possibles des mauvais traitements et de la négligence envers les enfants. Comme le prouvent un nombre croissant d’études, outre les effets dommageables qu’ils produisent sur les enfants dans l’immédiat, les mauvais traitements sont associés à une foule de problèmes qui font surface à l’adolescence et à l’âge adulte.
Le professionnel de la santé a un rôle déterminant à jouer dans la protection de l’enfance.
En leur qualité de « travailleurs de première ligne », les professionnels de la santé sont souvent en contact avec des enfants et des familles exposés à la violence. Dans bien des cas, ils peuvent détecter les seuls signes connus de l’abus et de la négligence. Fort heureusement, ils peuvent, par une intervention efficace, réduire bon nombre des effets indésirables possibles des mauvais traitements envers les enfants. En signalant les cas fondés, allégués, voire soupçonnés aux responsables de la protection de l’enfance, le professionnel de la santé offre à l’enfant une chance d’échapper à la violence et de mettre un terme à son état de victime. Le milieu de la santé a beaucoup fait avancer la cause du bien-être des enfants, mais il reste encore des efforts à faire.
Cette brochure vise à offrir au professionnel de la santé des données de base et à jour sur la violence faite aux enfants.
La première partie de cette brochure offre un bref aperçu du phénomène de la violence faite aux enfants. Les définitions, l’ampleur du problème et les facteurs qui influent sur les mauvais traitements envers les enfants sont autant de sujets qui y sont abordés. La deuxième partie porte sur les répercussions possibles de l’enfance maltraitée. Les éléments d’information sont tirés des recherches sur les effets immédiats et à long terme. La troisième partie traite du signalement par les professionnels de la santé des cas de violence faite aux enfants. Elle apporte des réponses à certaines questions posées fréquemment, fait état des tendances et des préjugés et souligne certains signes courants de mauvais traitements.
0.3. Un aperçu de la violence faite aux enfants
En Colombie-Britannique, le petit Matthew John Vaudreuil a été trouvé sans vie à cinq ans, avec des fractures à onze côtes et à un bras et des contusions sur tout le corps. Il avait été torturé et privé de nourriture avant d’être assassiné par sa mère. Avant son décès, 24 médecins s’étaient occupés de Matthew à 75 occasions différentes, souvent pour blessures physiques graves.
En Ontario, Sara Podniewicz, un bébé de six mois, a été battue à mort par ses deux parents. Trois semaines plus tôt, elle avait reçu des soins médicaux pour une fracture au bras, survenue dans des circonstances étranges.
Au Nouveau-Brunswick, le petit John Ryan Turner est décédé à l’âge de trois ans. Il avait été victime de violence psychologique et physique et de négligence graves de la part de ses parents et avait été examiné par de nombreux professionnels.
Bien sûr, il s’agit là de cas extrêmes de violence infligée aux enfants. Ils sont néanmoins très réels. Ils rendent compte de la douleur et de la souffrance réellement vécues par des enfants d’ici. En 1996 seulement, 47 enfants ont été assassinés par leurs parents au Canada; 34 (72 %) de ces victimes avaient moins de six ans.1
L'enfance maltraitée et négligée est un problème complexe et répandu aux conséquences dévastatrices.
La plupart des enfants maltraités ne sont pas assassinés, mais ils vivent dans un climat constant de violence et d’indifférence, et leurs besoins essentiels ne sont pas pris en compte. En 1996, on dénombrait environ six millions d’enfants de moins de 15 ans au Canada2. Si cinq pour cent seulement de ces enfants étaient maltraités ou négligés (une estimation très prudente), on aurait compté 300 000 enfants victimes de mauvais traitement au cours de cette année-là uniquement, tous étant âgés de moins de 15 ans.
Il est difficile de donner une définition universelle de l’enfance maltraitée et négligée. Ce qui est perçu comme de l’abus par certains est considéré comme normal et acceptable par d’autres. La plupart des spécialistes de la protection de l’enfance, toutefois, s’entendent sur une définition commune de la violence envers les enfants. Il s’agit de mauvais traitements infligés à un enfant ou de négligence des besoins liés au développement de ce dernier par un parent, un tuteur ou une personne qui en prend soin, entraînant ainsi ou pouvant entraîner des blessures ou des effets néfastes sur les plans affectif ou psychologique. Pour simplifier les choses, l’expression violence envers les enfants sera utilisée dans cette brochure pour désigner toutes les formes de violence et de négligence envers les enfants.
Formes de violence envers les enfants*
Violence physique Violence sexuelle Négligence Violence psychologique Exposition à la violence familiale
*Il importe de signaler que ces distinctions sont souvent artificielles, puisque différentes formes de violence coexistent et qu'une forme n'exclut pas nécessairement les autres.
La violence physique désigne le fait de frapper ou de battre un enfant, notamment de l’intoxiquer, le brûler, lui infliger des coups, lui donner des coups de pied, le mordre, le secouer, le lancer à terre, l’étrangler, ou exercer toute force ou forme de contrainte contre lui. On invoque souvent la discipline pour justifier la violence physique. Les recherches indiquent cependant que la discipline physique n’est pas une façon efficace d’exercer une influence favorable sur le comportement de l’enfant3. De plus, l’emploi de la force physique comme méthode de discipline peut dégénérer en coups beaucoup plus violents4.
La violence sexuelle désigne une situation où un adolescent ou un adulte se sert d’un enfant pour se satisfaire sexuellement. L’enfant est exposé à un contact, à une activité ou à un comportement à caractère sexuel sous forme, par exemple, d’invitation à des attouchements, de rapports sexuels ou d’autres formes d’exploitation, telles la pornographie ou la prostitution infantile. Il arrive que la violence sexuelle s’exerce entre les enfants. La différence d’âge et de pouvoir, entre la victime et l’agresseur, est le facteur déterminant lorsqu’on tente d’établir s’il y a agression sexuelle.
La négligence peut se définir comme un manquement au devoir de satisfaire aux besoins physiques et psychologiques fondamentaux d’un enfant. Il est souvent difficile de définir et de détecter la négligence. On pourrait citer comme exemples de négligence le fait de ne pas nourrir, vêtir ou loger convenablement un enfant; d’ignorer systématiquement ses besoins et ses problèmes, ou de ne pas lui offrir une surveillance adaptée à son niveau de développement. La négligence peut avoir, sur les enfants, plus d’effets dévastateurs que d’autres formes de mauvais traitement, parce qu’elle n’est pas détectée, dans bien des cas, et qu’elle fait partie du mode d’éducation des enfants5.
La violence psychologique désigne généralement des actions ou des omissions qui, selon les normes en vigueur dans une collectivité et du point de vue des spécialistes, pourraient avoir des effets psychologiques néfastes. Comme la négligence, la violence psychologique est difficile à définir et à détecter. Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé, mais d’une forme de violence répétée et soutenue. Le rejet, l’humiliation, l’intimidation, l’isolement, la corruption, l’exploitation et le retrait de l’affection sont assimilés à des formes de violence psychologique.
L’exposition à la violence familiale survient quand l’enfant, directement ou indirectement, est témoin de la violence en milieu familial. L’enfant peut être physiquement présent et observer la violence, ou se trouver dans une autre pièce d’où il peut entendre les échanges violents. Ou encore, il peut, sans avoir observé ou entendu quoi que ce soit, constater les traces laissées par la violence, comme les meubles endommagés ou les contusions présentées par la victime. La majorité des enfants qui sont témoins de violence familiale assistent à l’agression commise contre l’un de leurs parents, le plus souvent, leur mère. Il arrive aussi que la victime soit un frère ou une soeur, ou un autre membre de la famille.
0.3.1. L’ampleur du problème
Il est difficile de connaître l’ampleur la violence faite aux enfants au Canada. Beaucoup de professionnels s’accordent à dire que les cas déclarés demeurent généralement en deçà de la réalité6. À cet égard, le Modèle de l’iceberg (figure 1) illustre les cinq niveaux possibles de la détection de l’enfance maltraitée.
Figure 1. Modèle de l’iceberg : Détection de la violence faite aux enfants
Source: Trocmé, McPhee, Tam et Hay, 1994.
Le modèle de l’iceberg aide à comprendre les difficultés que l’on a à obtenir des données exactes sur les taux d’incidence de la violence infligée aux enfants. En effet, une forte proportion de cas ne sont pas signalés aux services de protection de l’enfance, ou ne sont pas connus de ces derniers. Même si nous n’examinions que les cas fondés (niveau 1), la question de l’exactitude des données nationales resterait posée. La définition de la violence, l’âge de la clientèle et la méthode de collecte des données et de déclaration varient d’une province et d’un territoire à l’autre, dans les bureaux de protection de l’enfance.
Toutefois, pour commencer, Santé Canada a choisi d’appuyer une étude nationale sur l’incidence de l’enfance maltraitée. L’étude, intitulée The Canadian Incidence Study of Reported Child Abuse and Neglect (CIS), contribuera à mieux faire connaître l’ampleur et la dynamique de l’enfance maltraitée. Les définitions pratiques et les méthodes de collecte de données seront uniformisées de concert avec les autorités provinciales et territoriales. L’étude permettra d’obtenir des éléments d’information qui aideront les intervenants qui s’occupent d’enfants et de jeunes exposés aux risques de mauvais traitements. Des chercheurs et des praticiens ont déjà tenté de déterminer les taux de prévalence et d’incidence de ce phénomène.
Principales conclusions d’études sur l’ampleur de l’enfance maltraitée au Canada
La violence envers les enfants ou d’autres symptômes de problèmes familiaux graves touchent, environ, de 20 à 40 % des familles canadiennes7.
En tout temps, le nombre de jeunes pris en charge par un bureau de la protection de l’enfanceau Canada oscille entre 45 000 et 60 0008.
Si l’on se fie à de récentes études, 1 200 nouveaux cas de violence physique par million d’habitants seront enregistrés chaque année au Canada9.
Le taux de mortalité attribuable à la violence physique varierait de 4 à 6 %. Il peut s’élever à 10 % lorsque l’enfant qui en a été victime est réinséré dans son milieu familial10.
Les données tirées de l’étude d’un échantillon de 16 services de police, menée en 1991, mettent en évidence 1 154 cas d’agression sexuelle sur des enfants, comptant une seule victime et un seul agresseur11.
Une femme sur deux et un homme sur trois, au Canada, ont subi contre leur gré des actes sexuels, notamment l’exposition à des scènes à caractère sexuel, des menaces d’ordre sexuel, des attouchements ou des agressions ou tentatives d’agression. Dans 80 % des cas, ces incidents touchaient des personnes de moins de 18 ans12.
Même si les parents entendent protéger leurs enfants, presque toutes les scènes de violence sont vues ou entendues par les enfants; environ 70 % de ces derniers tentent d’intervenir13.
Une enquête réalisée auprès de jeunes de la rue, au Canada, révèle que 43 % de ceux-ci ont été victimes d’agression physique et 21 %, d’agression sexuelle14.
Dans une étude menée auprès d’adolescents fugueurs, 75 % des filles et 38 % des garçons ont déclaré avoir été victimes de mauvais traitements pendant l’enfance15.
Selon une étude réalisée en Ontario, en 1993, 46 683 enquêtes sur des cas d’enfance maltraitée ont été entreprises. De ce total, dans 41 % des cas on a allégué qu’il y avait eu de la violence physique; 25 %, de l’agression sexuelle; 30 %, de la négligence; 10 %, de la violence psychologique et 2 %, d’autres types de violence.*. Au terme de ces enquêtes, 27 % des cas se sont révélés fondés, 30 % sont demeurés suspects et 42 % n’étaient pas fondés16.
*Le total s’élève à plus de 100 % en raison du chevauchement entre les diverses formes de mauvais traitement.
0.3.2. Facteurs ayant une incidence sur les mauvais traitements
L’enfance maltraitée est un problème social extrêmement complexe. De nombreuses théories ont été avancées pour tenter de l’expliquer. Un modèle simplifié est présenté à la figure 2. Les mauvais traitements peuvent se résumer à l’interaction de quatre grands facteurs : le parent ou le pourvoyeur de soins, l’enfant, la situation et le niveau de soutien. Chaque facteur peut avoir pour effet d’accroître ou de réduire les risques de violence.
Figure 2. L’équation de la violence faite aux enfants
La violence envers les enfants est un phénomène qui touche tous les types de familles et toutes les couches de la population, sans distinction de religion, d’appartenance ethnique, de catégorie sociale ou de sexe. Toutefois, les enfants qui vivent dans un milieu défavorisé sur le plan économique sont beaucoup plus à risque que les enfants plus privilégiés17. Il semble que la pauvreté et le chômage puissent créer un stress excessif pour les familles et un climat qui incite à la violence et à la négligence. Les familles appauvries ont plus difficilement accès à des services de soutien lorsque ce besoin se fait sentir. De plus, les familles qui vivent dans la pauvreté ont souvent des contacts avec les organismes de services sociaux pour obtenir un soutien financier et, de ce fait, risquent davantage d’être signalées aux services de protection de l’enfance. En outre, certaines recherches indiquent que les intervenants qui signalent généralement ces cas, comme le personnel hospitalier, font preuve de préjugés et sont plus portés à déclarer des cas soupçonnés d’enfance maltraitée dans les familles d’autres origines raciales ou à faible revenu 18.
On s’entend généralement pour dire que les principaux facteurs qui augmentent les risques de violence à l’égard d’un enfant sont les suivants19 :
Le parent/pourvoyeur de soins
antécédents de violence pendant l’enfance
abus d’alcool ou toxicomanie
maladie mentale
faible niveau de scolarité/aptitudes parentales déficientes
L’enfant
déficience
problèmes de comportement graves
La situation
situation socio-économique défavorable
chômage
collectivité à haut risque
famille monoparentale
Le niveau de soutien
manque de soutien communautaire
isolement social
*Veuillez noter que la définition juridique des mauvais traitements envers les enfants varie d'une province ou d'un territoire à l'autre au Canada. C'est pourquoi vous devez absolument consulter le texte de loi en vigueur dans votre province ou territoire. [Retour]
0.4. Les conséquences de la violence faite aux enfants*
Les gens ont tendance à considérer que la violence envers les enfants est moins grave lorsque ses effets semblent temporaires et disparaissent au cours du développement de l’enfant. Or, Browne et Finklehor (1986) s’élèvent fermement contre cette perception.
Lorsqu’un traumatisme, par exemple un viol, survient à l’âge adulte, on ne l’évalue pas en fonction des conséquences qu’il aura ou non pendant la vieillesse. On reconnaît qu’il s’agit d’un événement douloureux et inquiétant, que ses effets se fassent sentir pendant un an ou dix ans. De même, un traumatisme subi pendant l’enfance ne doit pas être sous-estimé parce que ses effets à long terme ne peuvent être démontrés[...]les mauvais traitements doivent être considérés comme un problème grave pour l’enfant, ne serait-ce que parce qu’ils engendrent dans l’immédiat une douleur, de la confusion et de la perturbation qui peuvent persister(caractères gras ajoutés; p. 22).
La violence envers un enfant n’est cependant pas un épisode critique momentané dans la vie de l’enfant. Même si l’enfant est retiré d’un milieu familial violent ou prend lui-même l’initiative de quitter la maison, les effets de la violence subie pendant l’enfance demeureront toute sa vie durant. La violence envers un enfant peut avoir des répercussions sur tous les aspects de sa vie, notamment sur les suivants :
Pour simplifier les choses, les conséquences de la violence physique, sexuelle et psychologique, de la négligence et de l’exposition à la violence familiale seront regroupées dans une seule catégorie.
Conséquences psychologiques
La violence subie pendant l’enfance peut bouleverser à jamais l’équilibre psychologique de la victime. L’enfant qui s’est vu infliger des mauvais traitements présente les problèmes suivants :
un niveau exceptionnel de colère et d’agressivité22
un sentiment de culpabilité et de honte – chez les victimes d’agression sexuelle, ce sentiment peut être très aigu, surtout si elles ont éprouvé un certain plaisir à un moment quelconque23
des phobies soudaines, comme la crainte de l’obscurité ou de l’eau24
des troubles psychosomatiques, comme des maux d’estomac, des maux de tête, de l’hypocondrie, de l’incontinence fécale, de l’incontinence urinaire et des clignements d’yeux excessifs25
une attitude craintive, en général, et plus particulièrement face aux membres du même sexe que l’agresseur26
des symptômes dépressifs, des épisodes prolongés de tristesse, un repli sur soi27
un sentiment d’isolement social et une impression de stigmatisation28.
Par suite d’une exposition prolongée aux mauvais traitements, l’enfant peut présenter d’autres troubles psychologiques :
une augmentation sensible des troubles psychiatriques29
de la dissociation, des pensées envahissantes, des idées suicidaires et des phobies plus aiguës30
des niveaux accrus d’anxiété, de peur, de dépression, de solitude, de colère, d’hostilité et de culpabilité31
une perturbation de la pensée, par exemple des perceptions chroniques de danger et de la confusion, un raisonnement illogique, des perceptions tordues de la réalité, des idées fausses sur le monde et de la difficulté à distinguer le réel de l’imaginaire32
une diminution de la capacité de saisir les rôles complexes33
de la difficulté à réfléchir à des problèmes sociaux ou à les résoudre34.
Même si l’on s’intéresse de plus en plus aux effets de la violence envers les enfants, rares sont les études qui ont examiné ses conséquences psychologiques à long terme dans l’ensemble de la population. On sait cependant que les adolescents et les adultes ayant des antécédents de mauvais traitements sont sur-représentés parmi les détenus et qu’ils présentent généralement plus de problèmes psychiatriques à l’âge adulte, comme le stress post-traumatique et la dépression grave35. En outre, des troubles psychiatriques précis, tels que la personnalité multiple et l’état limite de trouble de la personnalité, ont été associés à la violence vécue pendant l’enfance.
Conséquences physiques
Outre les blessures physiques évidentes, comme les fractures, les contusions et les cicatrices, les mauvais traitements entraînent plusieurs problèmes physiques chez les enfants, notamment :
les enfants qui ont souffert de négligence grave et chronique sont généralement plus petits et pèsent moins que les enfants non maltraités, ce qui, comme on l’a prouvé, a une incidence durable sur la santé37
les enfants victimes de violence physique (ou qui sont secoués, lorsqu’il s’agit de très jeunes enfants) souffrent parfois de lésions neurologiques graves et permanentes, qui ont une incidence sur leur développement ultérieur38
des problèmes de poids, qui se présentent souvent sous forme de troubles alimentaires39
des troubles du sommeil graves et des étourdissements à l’état de veille40
d’autres symptômes liés au stress, comme des problèmes gastro-intestinaux, des migraines, des problèmes respiratoires, de l’hypertension, des douleurs continues, des douleurs et des éruptions cutanées qui défient tout diagnostic ou traitement41
le cramponnement, la timidité extrême et la peur des étrangers44
des problèmes de socialisation avec les camarades – comportement belliqueux ou socialement indésirable, comme une tendance à rudoyer, à taquiner ou à ne pas partager45
la mésadaptation scolaire et un comportement dérangeant en classe46.
Les chercheurs s’accordent de plus en plus pour dire que la violence envers les enfants est associée à une foule de problèmes de comportement qui se manifestent à l’adolescence :
Les recherches donnent à penser que bon nombre de ces problèmes persistent à l’âge adulte et deviennent des modes de comportement profondément ancrés chez la personne. On croit que ces comportements servent de stratégies d’adaptation aux enfants et aux jeunes qui doivent faire face au traumatisme de la violence et de la négligence. Bien que ces comportements finissent par devenir autodestructeurs, ils sont dans bien des cas très difficiles à abandonner. D’autres difficultés de comportement peuvent subsister à l’âge adulte :
la criminalité – les crimes de nature sexuelle sont souvent associés à la violence sexuelle, alors que les crimes violents sont plus souvent rattachés à la violence physique56
la toxicomanie ou la dépendance chronique à l’égard des substances57.
Conséquences sur les études
L’une des conséquences les plus dévastatrices de la violence envers les enfants est sans doute son incidence sur le rendement scolaire. Les recherches montrent, de façon répétée, que les enfants maltraités ont un fonctionnement intellectuel réduit et réussissent très mal dans leurs études. Or, un mauvais rendement scolaire peut avoir de graves conséquences à long terme. L’échec scolaire a été associé à des comportements antisociaux et au décrochage scolaire, lesquels ont pour effet d’accroître les risques suivants à long terme : baisse de la productivité, dépendance économique et niveau de satisfaction généralement plus faible dans la vie, à l’âge adulte58. Les enfants maltraités peuvent présenter les caractéristiques suivantes :
des résultats scolaires plus faibles de manière générale, ainsi qu’en langue, en lecture et en mathématiques59
le redoublement, les mesures disciplinaires et de nombreuses suspensions60
un rythme de travail et d’apprentissage inférieur à la moyenne (selon les enseignants)61
une capacité moins grande de se fixer des objectifs scolaires et professionnels à long terme comparativement aux enfants non maltraités62.
Il est compréhensible que les enfants maltraités réussissent mal à l’école. D’une part, ils doivent composer avec les difficultés évidentes associées à un milieu familial violent, d’autre part, les parents négligents et violents sont moins susceptibles d’offrir à l’enfant un milieu stimulant sur le plan intellectuel, de lui faire de la lecture, de superviser ses devoirs et de s’intéresser de façon générale à sa vie scolaire.
Conséquences sur la vie sexuelle
En règle générale, la violence subie pendant l’enfance a une incidence néfaste sur la perception qu’a l’enfant de la sexualité, réduit sa capacité de fixer des limites appropriées et a souvent pour effet de lui inspirer une attitude craintive ou négative à l’égard de la sexualité. Si ce sont surtout les agressions sexuelles qui ont des conséquences sur la vie sexuelle, d’autres formes de mauvais traitements peuvent également avoir sur ce plan des effets destructeurs. Ainsi, il arrive qu’un enfant négligé recherche très tôt une intimité sexuelle pour combler un besoin d’intimité parentale non satisfait. D’où un risque de grossesse à l’adolescence ou de maladies transmises sexuellement. Voici une liste des principales conséquences qu’auraient les mauvais traitements sur la sexualité, d’après la documentation :
la masturbation manifeste ou excessive, une curiosité sexuelle exagérée et une fréquente exposition des organes génitaux63
la simulation d’actes sexuels avec les frères et soeurs et les amis, des comportements sexuels inappropriés, comme la tendance à toucher les seins ou les organes génitaux64
des connaissances sexuelles prématurées, la « sexualisation » des baisers donnés aux amis et aux parents65.
À l’adolescence et à l’âge adulte, les enfants maltraités continuent de manifester des comportements sexuellement mésadaptés.
les troubles orgasmiques et les relations sexuelles douloureuses66
l’insatisfaction et les attitudes négatives à l’égard de la sexualité68.
Ces problèmes découlent dans bien des cas de l’introduction d’une composante sexuelle dans les rapports parents-enfants, qui a eu une incidence sur la sexualité et l’intimité de l’enfant. En substance, l’enfant qui a subi des agressions sexuelles peut, par la suite, avoir de la difficulté à distinguer une relation sexuelle d’une relation non sexuelle et, par conséquent, introduire une élément sexuel dans toutes ses relations.
Conséquences sur les relations interpersonnelles
La violence infligée aux enfants peut les empêcher d’avoir des relations satisfaisantes et adéquates avec autrui, même une fois qu’ils ont atteint l’âge adulte. Les enfants victimes de mauvais traitements ou de négligence sont toujours perçus, par leurs pairs, comme ayant un comportement socialement indésirable69. Les enfants aux prises avec de multiples problèmes psychologiques et comportementaux ont souvent du mal à entretenir de saines relations avec les autres. La victimisation altère les aptitudes sociales et limite la capacité d’empathie, deux facteurs essentiels à l’établissement de relations satisfaisantes avec les autres. On a relevé chez les enfants maltraités les problèmes interpersonnels suivants :
une insécurité dans les rapports avec les parents et les dispensateurs de soins70
des problèmes relationnels (p. ex., des relations hypersexualisées ou hyperconflictuelles)73
une insatisfaction chronique dans les relations avec les adultes et une peur de l’intimité74.
Conséquences sur la perception de soi
Les mauvais traitements infligés aux enfants par leurs parents ont indéniablement une incidence sur l’estime de soi des jeunes victimes. L’enfant auquel on ne s’intéresse pas, ou qui fait l’objet d’agressions violentes, sera enclin à se dévaloriser. La violence est, en effet, associée à une image de soi déformée ou extrêmement négative qui s’acquiert dès l’enfance et persiste toute la vie. Les enfants maltraités ont généralement l’impression d’être méchants, dépourvus de qualités ou peu attachants, ce qui se traduit parfois par les problèmes suivants :
Les enfants victimes de violence et de négligence affirment souvent avoir perdu la foi, non seulement la foi religieuse en un être divin, mais aussi la foi en soi-même, en autrui et dans le monde qui les entoure. On observe souvent chez eux ce que certains auteurs ont appelé une âme brisée ou un mal de l’âme81. De surcroît, les adultes qui ont été maltraités pendant leur enfance montrent moins d’intérêt pour la religion organisée et y participent donc moins volontiers. Les sévices, l’abus sexuel, la violence psychologique systématiques ou la négligence prolongée peuvent détruire chez l’enfant tout appétit de vivre. Bien que l’on en tienne rarement compte dans la documentation, cette destruction de l’âme pourrait s’avérer une conséquence à long terme extrêmement importante de la violence faite aux enfants.
Violence subséquente
Les victimes de mauvais traitements dans l’enfance deviennent souvent des victimes durant l’adolescence et la vie adulte, ou deviennent elles-mêmes violentes à l’égard de leurs propres enfants et dans leurs relations intimes. D’après les études sur la transmission intergénérationnelle de la violence à l’égard des enfants, le tiers des victimes reproduiraient avec leurs propres enfants le même modèle d’éducation extrêmement inadéquat, négligent ou abusif; un autre tiers ne le reproduirait pas; et le dernier tiers des sujets resteraient plus ou moins vulnérables aux effets de la violence subie pendant leur enfance, selon les facteurs de stress sociaux présents dans leur vie82. On relève parfois, chez les adultes et les adolescents qui déclarent avoir été victimes de violence durant leur enfance, les caractéristiques suivantes :
ils sont eux-mêmes violents à l’égard de leurs propres enfants83
ils ont été victimes d’une agression violente par une personne extérieure à la famille durant leur adolescence84
ils sont violents dans leurs fréquentations à l’adolescence, ou avec leur conjoint une fois adultes85
ils deviennent victimes d’un partenaire violent (le plus souvent de sexe masculin) ou font l’objet de nouvelles agressions sexuelles86.
0.4.1. Conséquences générales
Jusqu’à présent, on n’a discuté que des conséquences de la violence dans leur ensemble, mais il est possible d’associer certaines conséquences à des formes de violence particulières (figure 3). On peut aussi affirmer que ces conséquences sont, en général, plus intériorisées chez les femmes (idées suicidaires, troubles de l’alimentation, faible estime de soi et troubles psychologiques), et plus extériorisées chez les hommes (comportement agressif exacerbé, délinquence et violence conjugale).
Figure 3. Conséquences générales et formes de violence
0.4.2. Facteurs influant sur les conséquences de la violence
D’après certains auteurs, la gravité des conséquences de la violence sur le vécu de l’enfant pourrait être liée en partie aux facteurs suivants :
la durée des mauvais traitements
la gravité de la violence
la relation de l’agresseur avec la victime.
Ainsi, de mauvais traitements graves infligés sur une longue période par un parent ont, en général, des effets plus nocifs que de mauvais traitements moins graves infligés par un étranger sur une période moins longue, bien que cela ne soit pas toujours le cas. Des chercheurs ont en effet observé des taux élevés de problèmes affectifs et comportementaux chez des enfants victimes de gestes violents que l’on qualifiait de « pas assez graves » pour justifier l’intervention des autorités de protection de l’enfance87. Si la violence peut être dans ces cas moins sévère que dans d’autres, elle est par contre souvent subie sur une longue période. Du fait de sa nature chronique et omniprésente, cette forme de violence peut avoir sur le développement de l’enfant une incidence beaucoup plus prononcée qu’une violence dont les effets sont immédiatement visibles. Les familles où la violence faite aux enfants est moins grave n’auraient donc pas moins besoin d’intervention que les autres.
Les mauvais traitements infligés aux enfants, peu importe leur gravité, peuvent entraîner des risques graves, dans l'immédiat ou à long terme, pour la santé des enfants aux points de vue physique, psychologique ou spirituel. En fait, dans certains cas, ils peuvent représenter un danger de mort.
0.4.3. Contexte familial et social
On affirme souvent aussi que les conséquences de la violence sont davantage liées au contexte familial et social dans lequel grandit l’enfant qu’à l’agression comme telle. Les recherches montrent, par exemple, qu’une forte proportion des enfants maltraités vivent dans des familles pauvres. La pauvreté jouerait donc un rôle plus important que les mauvais traitements dans l’apparition de problèmes chez les enfants victimes de violence. Toutefois, même en tenant compte de variables comme l’âge de la mère, la situation socio-économique et le type de famille, il n’en subsiste pas moins une relation significative entre les mauvais traitements et de lourdes conséquences comme l’agressivité, l’inadaptation scolaire, les tentatives de suicide, l’abus de substances et la délinquance88.
0.4.4. Résilience
Les conséquences possibles de la violence faite aux enfants sont souvent considérables. Il est étonnant qu’un si grand nombre d’enfants arrivent à « s’en tirer » et bien fonctionner dans la vie malgré un passé marqué par la violence et la négligence chroniques. Cette résilience infantile, qui permet à certains enfants de foyers perturbés ou violents de surmonter l’adversité et de développer des aptitudes et des stratégies d’adaptation efficaces, est une notion souvent abordée dans la documentation89. L’introduction de ce concept ne vise certes pas à minimiser la souffrance de ces enfants ni à justifier les critiques adressées à ceux qui ne sont pas aussi résilients, mais toutefois, elle peut avoir ce genre de conséquences fâcheuses. De plus, comme le soulignent Browne et Finklehor (1986), le fait d’analyser la violence faite à l’enfant en fonction de ses répercussions futures peut aussi conduire à ne pas faire cas de la douleur et du traumatisme immédiats que vit l’enfant sur le coup. Et, bien que l’enfant puisse sembler résilient, il est impossible de connaître son plein potentiel. Il peut donner l’impression de bien fonctionner dans la vie, mais on ne peut déceler les pertes dues à la violence. Souvent, les effets cachés de la violence – la sourde souffrance affective, les terribles cauchemars ou la peur soudaine de l’obscurité qui envahit tout l’être