AIVI - Association Internationale des Victimes de l'Inceste
 
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Concours d'écriture AIVI
Wednesday, 20 April 2011 16:50
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J'aime la rage

 

Auteur Aka

 

 

 

Je n’aime pas ce qu’a donné ma vie depuis qu’il y a porté la main. Je n’aime pas ce qu’a donné mon être depuis qu’il y a porté le sexe. Je n’aime pas regarder la page blanche et voir ces mots s’y dessiner. Je ne peux pas regarder ces mots s’y dessiner comme je ne peux pas regarder mon souvenir. Je ne sais pas. Je n’aime pas ne pas savoir mais j’aime mieux ça que le cauchemar. Peut-être.

J’aime avoir le courage. J’aimerais.

Je voudrais tordre le cou au cauchemar, le torturer, le faire parler. Je n’aime pas imaginer.

Je n’aime pas me faire des nœuds dans la tête jour et nuit à chaque seconde, semaine après semaine, mois après mois, depuis tant d’années, trop d’années, pour toujours retomber. Je n’aime pas m’épuiser à ce jeu vénéneux. Je ne peux pas m’en empêcher. Je n’aime pas avoir perdu ma vie. Je n’aime pas qu’on m’ait écorchée vive.

Je préfère le noir. J’aime mourir, ça m’aide à oublier. J’aimerais mourir, je n’aurais plus à me souvenir.

 

Je n’aime pas avoir envie de mourir car j’apprends à vivre. J’ai fait des efforts pour apprendre à vivre et j’aime le résultat qu’ils commencent à donner. L’amitié, parfois un peu d’insouciance, parfois un peu d’avenir, rarement. J’aime l’idée de la joie et j’aime observer ceux qui la vivent. J’aime tendre la main vers la joie et l’effleurer, même si c’est un peu pitoyable. J’aime connaître la valeur de la liberté. J’aime connaître le luxe d’une douche chaude prise dans le calme et la sécurité d’une salle de bain bien verrouillée. Je n’aime pas l’idée que quelqu’un pourrait entrer. Je n’aime pas cette terreur lancinante.

J’aime comprendre le gospel dans mes plus grands moments de détresse, j’aime comprendre les drogués durs dans mes plus grandes paniques d’impuissance, j’aime comprendre l’autre. Même cet autre, lui ? Oui, même cet autre, j’aime le comprendre même si je veux le tuer.

J’aime « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». J’aime me dire que je lui ferai regretter. J’aime l’idée de vengeance et je l’aimerai jusqu’à ce que j’aie récupéré ma vie. Ensuite le mépris me suffira pour réduire cet autre, lui, à néant. Je n’aime pas le pardon. Je n’aimerai jamais le pardon. Je crache sur le pardon. Je crache sur la paix dans les familles.

 

J’aime avoir compris que la rage est toujours impuissante, parce que la rage naît de l’impuissance. J’aime la rage. J’aime la rage parce que je n’ai pas le choix.

 

Je n’aime pas que le souvenir ne se manifeste que dans des délires masturbatoires qui me salissent, me dégoûtent, par lesquels je me salis, me dégoûte et m’insulte, qui m’effondrent la raison, qui me dévastent l’amour-propre. Je ne peux pas m’en empêcher. Je hais qu’il puisse toujours revenir sous cette forme. Je ne peux pas l’en empêcher. Je hais les crises. Je hais pleurer dans les toilettes du lieu où je travaille et hurler en silence et m’y éclater le poing sur un mur carrelé de blanc parce que seuls les murs sont assez réels et solides pour recevoir ma rage. Pour le reste, je tape dans le vide. Je n’aime pas taper dans le vide alors que je sais parfaitement où se trouve le coupable. Je n’aime pas savoir que le bourreau continue à vivre dehors, à avancer, qu’il s’autorise à parler, à sourire, à penser, à dormir, à enfanter, à boire, à manger et à nier, tandis que ses victimes piétinent et pleurent dans les toilettes sur leur lieu de travail, et ne connaîtront jamais aucun plaisir.

 

J’aime faire des conquêtes mais je n’aime pas leur laisser croire que je suis normale. J’aime être conquise mais je n’aime pas que l’on découvre ensuite les ruines que je cache, la misère que j’abrite, toute l’horreur qui me constitue. Je n’aime pas n’avoir que cela à offrir.

 

Je n’aime pas retomber dans la folie, je n’aime pas la crainte d’être folle.

Je n’aime pas qu’on me prenne pour une autiste.

Je n’aime pas, mais peut-être que je ne saurais plus aimer autre chose.

J’aime qu’on me prenne pour une autiste.

 

Je n’aime pas n’avoir que « je n’aime pas » à la bouche. Sur le bout de la langue, sur le bout des neurones, sur le bout des nerfs, je n’aime pas je n’aime pas je n’aime pas parce que j’ai peur. Sur le bout de la langue, sur le bout de la mémoire, sur le bout du corps, je n’aime pas.

Je n’aime pas la peau, ne me touchez pas, je n’aime pas parce que j’ai peur.

Je n’aime pas ne pas pouvoir aimer. Ce que je voudrais, ce que j’aimerais. Aimer est au conditionnel.  J’aimerais qu’il se réalise.

 

Je n’aime pas savoir que nous sommes si nombreuses. J’aime trouver les mots qui soulagent. J’aime résister.

 

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